Figure emblématique de la scène lyrique française et artiste à la carrière internationale, le ténor Cyrille Dubois se confie dans une interview inspirante à destination des jeunes chanteurs. En tant que parrain de cette 6ème édition du concours Voix Nouvelles, il nous partage ses conseils, son engagement, ainsi que son regard sur le monde lyrique d'aujourd'hui...

Qu'est-ce qui vous a convaincu de devenir le parrain de cette 6ème édition du Concours Voix Nouvelle ?
C'est un très grand plaisir d'avoir été sollicité pour parrainer cet événement. Nous vivons dans une société qui tend à privilégier l'immédiateté, où tout semble devoir aller toujours plus vite. Plus que jamais, il nous appartient de défendre la pertinence du temps long, de la transmission et de l'exigence artistique. Participer à ce concours, c'est affirmer que l'opéra a toute sa place dans notre monde contemporain. C'est aussi l'occasion de découvrir de nouvelles voix, de nouvelles sensibilités, de futures personnalités artistiques, dans le cadre d'une compétition ouverte à tous. Contribuer à faire émerger ces talents, c'est participer à la vitalité et à la pérennité de notre art. C'est aussi l'occasion de voir arriver la relève... et de constater qu'elle est de plus en plus jeune chaque année. Enfin, surtout moi qui vieillis. C'est donc une mission qui me tient particulièrement à cœur.
Quand vous écoutez une voix d'opéra, qu'est-ce qui vous touche au-delà de la technique ?
La technique est probablement la dernière chose qui m'émeut. Bien sûr, elle est indispensable, mais elle doit rester au service de quelque chose de plus grand que la simple performance vocale. Ce qui me touche, c'est l'émotion qu'une voix est capable de transmettre. C'est la capacité d'un artiste à ne pas se réfugier derrière sa technique, à accepter de montrer sa vulnérabilité, à mettre son cœur à nu au service d'une œuvre qui le dépasse. Une voix qui me bouleverse est souvent une voix qui prend un risque. Pas forcément un contre-ut supplémentaire d'ailleurs ; nous sommes déjà nombreux à nous infliger ce genre de frayeurs. Je parle plutôt du risque de montrer quelque chose de profondément humain. C'est sans doute pour cela que je me méfie un peu de la perfection. Dans notre métier, elle est souvent moins intéressante qu'une âme qui ne triche pas. Mes plus grandes émotions de spectateur ne sont d'ailleurs jamais venues des voix les plus parfaites, mais d'artistes qui laissaient apparaître leur fêlure, leur humanité, et qui se consacraient totalement à leur art. Heureusement d'ailleurs, sinon beaucoup d'entre nous seraient déjà au chômage... Moi le premier.
L'opéra a parfois une image élitiste ou intimidante pour les nouvelles générations. Est-ce que vous pensez que c'est un problème encore d’actualité ? Qu’est-ce que les institutions pourraient mettre en place selon vous, pour démocratiser encore plus le chant lyrique ?
Je pense qu'il existe encore beaucoup d'idées reçues autour de l'opéra et de la musique classique. Pourtant, lorsqu'on regarde les prix pratiqués, certains concerts dits « populaires » sont aujourd'hui bien plus onéreux que de nombreux spectacles lyriques. Cela dit, les institutions ne sont pas exemptes de responsabilités. Certaines propositions artistiques, lorsqu'elles s'éloignent excessivement de l'œuvre ou du livret, peuvent parfois renforcer l'impression d'un art réservé à quelques initiés. Il faut évidemment conquérir de nouveaux publics, mais sans perdre de vue ceux qui constituent le socle de notre tradition. L'enjeu est de rester exigeant tout en demeurant accueillant et lisible.
Y a-t-il un répertoire ou un type de rôle que vous conseilleriez à un jeune chanteur à explorer en priorité — et un autre d'aborder avec prudence ?
Je conseillerais d'aborder avec prudence tout ce qui paraît particulièrement séduisant « sur le papier ». Pourquoi vouloir conquérir à vingt ans des sommets vocaux qui exigent maturité, endurance et parfaite connaissance de soi ? À cet âge, on est déjà bien occupé à comprendre comment fonctionne sa propre voix. Inutile d'aller négocier immédiatement avec Wagner et Puccini. Quand on débute, on veut tous chanter le rôle de ses rêves. Je suis aussi passé par là. Heureusement que certaines personnes plus raisonnables que moi m'en ont empêché. C'est une responsabilité partagée. Celle des programmateurs, qui ne doivent pas transformer de jeunes talents en étoiles filantes en leur proposant trop tôt des rôles trop lourds ou trop exposés. Mais aussi celle des artistes, qui doivent garder à l'esprit qu'une carrière peut durer vingt, trente ou quarante ans. L'évolution vers des rôles plus lyriques est souvent une voie à sens unique. Lorsqu'on s'y engage prématurément, on risque de perdre une partie de la souplesse, de la légèreté et de la flexibilité de l'instrument. Beaucoup de chanteurs se brûlent les ailes en voulant aller trop vite. L'avantage des grands rôles, c'est qu'ils seront encore là dans dix ans, alors que la voix qu'on a abîmée en voulant les chanter trop tôt, c'est moins sûr.... Le répertoire classique, les oratorios et la musique de chambre, le lied et la mélodie constituent à mon sens, des fondations idéales. Rien ne remplace le travail du répertoire chambriste pour développer l'écoute, enrichir la palette de couleurs vocales et construire une véritable endurance musicale, qu'il ne faut d'ailleurs jamais abandonner... Comme une hygiène vocale. Le récital est un juge impardonnable et nombre de chanteurs qui ont conservé cette carte, ont souvent eu la plus longue carrière...

Qu'est-ce que la scène lyrique française fait de bien pour ses jeunes voix, et où pourrait-elle mieux faire ?
La France dispose d'un remarquable vivier de jeunes chanteurs. Les structures de formation sont de qualité, et les dispositifs de préprofessionnalisation permettent d'identifier relativement tôt les artistes les plus prometteurs. Les agents jouent également un rôle essentiel dans les premiers pas d'une carrière. Les jeunes chanteurs français sont remarquablement formés. La difficulté commence lorsqu'il faut transformer une belle promesse en carrière durable. C'est précisément là que notre système peut encore progresser. Découvrir de belles voix est une chose ; construire une carrière durable et une personnalité artistique en est une autre. Les artistes qui avancent avec constance, patience et exigence ne sont pas toujours ceux qui bénéficient de la plus grande visibilité. Le monde lyrique gagnerait sans doute à fonctionner de manière plus collaborative et moins cloisonnée. Il faudrait renforcer la confiance et le dialogue entre les structures de formation, les maisons d'opéra, les agents, les labels et tous les acteurs qui accompagnent les artistes sur la durée.
Quel est le meilleur conseil que vous pourriez donner à un jeune chanteur sur la façon d’aborder sa carrière ?
D'abord, croire en soi. C'est une condition indispensable à toute réussite artistique. Personne n'a jamais construit une carrière en se regardant dans le miroir chaque matin en se disant : « Franchement, je ne suis pas sûr de mériter ma place. » Ensuite, travailler. Travailler encore, et toujours. Se remettre constamment en question, ne jamais considérer quoi que ce soit comme acquis, continuer à apprendre. La mauvaise nouvelle, c'est qu'il n'existe toujours pas d'application qui remplace les heures de pratique ou de recherche. Si quelqu'un l'invente, qu'il me prévienne. Une carrière, ce n'est pas gagner une audition. C'est survivre aux cent suivantes. Les chanteurs passent beaucoup de temps à être jugés ; il faut donc éviter de devenir soi-même son juge le plus cruel. Les jurys s'en chargent déjà très bien. Enfin, préserver un cercle solide d'amis et de proches, si possible en dehors du métier. Le chant est une profession profondément solitaire, où les relations ne sont pas toujours simples ni totalement sincères. Disposer d'un regard extérieur, capable de relativiser aussi bien les succès que les échecs, est une aide précieuse pour garder son équilibre.

Le métier de chanteur lyrique a beaucoup évolué ces dernières années, notamment avec l’avènement des réseaux sociaux, de nouveaux formats ... Est-ce selon vous, une opportunité ou un défi pour une jeune voix qui se lance aujourd'hui ?
Les réseaux sociaux sont devenus des outils de communication extrêmement puissants, et il serait absurde de les ignorer. Ils permettent aux artistes de toucher directement leur public et de faire connaître leur travail. Ce qui m'inquiète davantage, c'est lorsque des critères de visibilité prennent le pas sur les critères artistiques. J'ai entendu dire que certains professionnels accordaient de l'importance au nombre d'abonnés avant même d'évaluer les qualités musicales d'un artiste. Cela me semble être une dérive. J'appartiens probablement à une génération qui a davantage appris à travailler son legato, ou être le nez dans des nouvelles partitions que de flater sa communauté et soigner son image. Cela ne signifie pas qu'il faille rejeter ces nouveaux outils, mais simplement remettre les priorités dans le bon ordre: Prima la Musica! Les réseaux sociaux peuvent être un formidable outil ; ils ne devraient jamais devenir un critère de sélection artistique. Le premier juge doit toujours rester la qualité du travail, la valeur de la voix et la profondeur de la démarche artistique.
Un dernier mot pour les candidats de cette édition ?
Donnez-vous à fond. Sans regret. Osez surprendre. Soyez curieux, audacieux, sincères.
Montrez qui vous êtes réellement et ce qui vous anime profondément. Ne cherchez pas à reproduire ce que d'autres ont déjà fait avant vous : ce combat est perdu d'avance. Ce qui intéressera toujours un jury, un public ou un directeur de théâtre, ce n'est pas une copie réussie, mais une personnalité authentique.
Et n'oubliez pas que le jury espère aussi être surpris. Sinon, il serait resté chez lui à écouter les mêmes disques que d'habitude. Et surtout, profitez-en. On passe tellement de temps dans ce métier à s'inquiéter qu'on oublie parfois que chanter est d'abord un privilège.